Qui je suis pour l’autre

Dans le bus C

Aujourd’hui, je me rends à l’hôpital pour voir une ancienne collègue qui était sous ma direction.

Je l’ai rencontré en étant jeune animatrice. Son histoire m’a touché aussi je l’ai toujours gardé à mes côtés quand j’ai évolué.

Et puis je suis partie dans une autre ville et je n’ai plus pensé à elle.

Jusqu’à ce message, il y a trois jours.

J’ai repensé à pourquoi elle m’avait touché. Factuellement. Née au Nord de l’Afrique, elle a toujours veillée sur ses parents et a fait de hautes études. L’équivalent d’un bac+5.

Elle a rencontré son mari français et est venue en France. Là son fort accent arabe et son apparence de femme voilée l’ont conduit au banc de la société. Impossible pour elle de trouver en emploi. Sans expérience en France, âgée déjà d’une trentaine d’années, elle a commencé à défaut de mieux à enseigner l’arabe.

D’une douceur sans égale, adorant les enfants, elle en voulait un. Mais le destin l’a conduit à ne pas en avoir. Je ne sais plus si c’est elle ou son mari. Je sais qu’elle en était triste.

Alors bientôt quarantaine, elle s’est résolue à accepter un poste d’animatrice périscolaire. Et c’est là où je l’ai connu. Bien plus diplômée que moi, elle n’a jamais évolué tandis que je devenais directrice et responsable.

Elle semblait plus vouloir se battre. Dix ans à essayer de faire-valoir son équivalence l’avaient fatiguée. Trop douce et trop gentille, j’étais un rempart contre des collègues lui reprochant ce qui faisait qu’elle était elle : son accent, son apparence.

Et puis je suis partie. Et comme pour toutes les autres personnes de cette époque. Je n’ai pas donné de nouvelles. J’aimais beaucoup mes collègues. Mais je ne les voyais qu’au travail et je ne pensais pas avoir un impact en dehors de ça.

Aussi quand j’ai reçu ce message. Ce message qui me disait qu’elle était en phase terminal et voulait me voir, je n’ai pas su réagir. Au début, j’ai juste pensé que j’irais pas. Alors qu’est ce que je fais dans ce bus ?

J’ai posé un congé, j’ai pris le train, et j’attends l’arrêt de l’hôpital. Je me demande ce qu’elle est pour moi. Ce que je fus pour elle. Je me demande ce qu’on doit dire à une personne qui va mourir. Je n’ai même pas acheté un cadeau. Je viens les mains dans les poches comme-ci j’allais boire un café chez ma mère. Je dois dire quoi ? « Salut ? » J’imagine qu’on évitera le « ça va ? »

Quand je pense à elle, je trouve la vie injuste. Elle a essayé. Toujours. Par les études, le mari, le voyage, l’envie d’enfant, le travail de réussir sa vie et la vie lui a mit que des refus, des échecs et des difficultés. Je pense à elle comme un femme pleine d’avenir qui n’a jamais eu la chance d’être au bon endroit. Et alors que sa vie allait mieux, la vie vient se voler à elle à pas 40 ans. Alors je suis dans ce bus. Vers cet hôpital. Je ne sais pas ce que je dirai. Mais j’y vais.

2 commentaires sur “Qui je suis pour l’autre

  1. Il y a des parcours de vie complexes.
    Je crois que parfois on compte beaucoup pour des gens sans en avoir vraiment conscience.
    Si tu es sur ce chemin c’est qu’intimement cela compte pour toi à un certain niveau. Ta présence sera surement une bénédiction pour elle. Les actes désintéressés et spontanés sont les plus vrais.
    Courage pour elle.

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